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A torts et à raisons

(A raisons mille fois)

MYRIAM DE COLOMBI, directrice du Théâtre Montparnasse, a décidément la main heureuse : après «Copenhague » 1'annee dernière, nous donner en pâture une pièce de la qualité de celle de Ronald Harwood, anglais originaire du Cap, mérite compliments. Nous voilà avons des idées-lumière de la pochade fessue où l’on prétend que se complaît à 1'exclusive le privé. Il s'agit du procès en dénazification intenté à Berlin, en 1946, au chef d'orchestre le plus prestigieux de sa génération, Wilhelm Furtwängler. Pourquoi diable on artiste de son rang n'a-t-il pas fui, lorsqu'ils ont pris le pouvoir en 1933, les Barbares, dont le seul lien avéré avec la musique non militaire aura été de faire couvrir par des violons les hurlements des suppliciés, comme au camp de Mauthausen ?

Il ne suffisait pas d’être juif pour avoir envie de courir très loin. Comment pouvait-on supporter la toute-puissance dégénérée des criminels nazis ? A fortiori un génie ? Et demeurer jusqu'à l’issue au faîte des honneurs? Quel aveuglement lui a permis d'ignorer qu'il servait de caution au régime ? Comment a-t-il fait semblant de l’ignorer ? Par servilité ? Par orgueil repu de se voir à ce point encensé ?

Certes Furtwängler peut se targuer d'avoir, grâce à ses relations avec Goering ou Goebbels, sauvé un nombre honorable de personnalités, et même de Juifs.

Mais justement, pour un artiste réputé grand, entretenir la moindre relation avec ces brutes sanguinaires n’est-il pas déjà déshonorant ? Et s'il ne fait pas membre du Parti - comme à deux reprises le fit Herbert von Karajan-, n'est-ce pas ce qu'il n'en avait même pas besoin ? Tout est troublant, désagréable, et les réponses toutes authentiques - de l’accusé, par des discours sur l’art-qui-régénère, la spiritualité et la valeur rédemptrice de la musique, ne réussissent pas à évacuer le doute.

Michel Bouquet est prodigieux. Epoustouflant. Vieux petit bonhomme habitué au respect, vulnérable, fluet, Presque désincarné, il subit les assauts avec stupeur, indignation, détresse. Le moindre de ses regards traqués de bête prise au piège, ou véhéments de révolte devant l’imposture et la bassesse du monde, frappe au cœur. La rareté de ses gestes ramène à une rigueur exemplaire. Il élève le débat : pas seulement par son texte. C'est lui, l’acteur, qui le fait.

Il oblige ses partenaires à donner le meilleur d'eux-mêmes.

C'est le cas de Claude Brasseur. L'idée d'avoir fait incarner le représentant des lumineuses démocraties occidentales, qui viennent de terrasser le monstre, par un agent d'assurances issu de d’Amérique profonde, mal embouché, d’une inculture vantarde, prêt à tous les coups bas, même à faire pression, jusqu'au chantage, sur l’obscur ancien deuxième violon du Maître (Fabrice Eberhard) pour obtenir on faut témoignage : l’idée est percutante. Toute la verdeur de la pièce est là. Dans cette peau du            chien qui aboie aux basques d'un homme de qualité, Brasseur déploie une verve canaille, vertigineuse de roublardise et de talent. Du début a la fin, leur duo fait monter le Malaise. D'autant qua l’assesseur de l’endiablé procureur des Alliés, un jeune lieutenant propret, d'origine juive allemande, mélomane et courtois, se retourne contre lui : François Feroleto est entré sans hiatus dans ce rôle peu commode à tenir. Et que la discrète secrétaire allemande, fille d'un officier tombe du bon coté - puisqu'il à faite partie du dernier complot contre Hitler (Geno Lechner, belle composition aussi - se met soudain à hurler une vérité pas très brillante « Mon père n'a rejoint le complot que lorsqu'il a compris qua nous ne pourrions pas gagner la guerre. " Tous des salauds ? Peut-être pas - on bien sortir laminée de l’épreuve, folle à moitié comme la veuve de ce pianiste assassiné (Beata Nilska, qui nous fait passer un moment très fort). Mais personne ne peut échapper indemne à un tel enfer. Et Furtwängler a beau jeu de lancer au commandant Arnold, prototype du bouffeur de McDo, hanté par l’odeur des charniers : « Si vous croyez vraiment, honnêtement, que la seule réalité est le monde matériel, alors il ne nous restera plus qu'une fange immonde, plus nauséabonde encore que la puanteur qui infecte vos nuits.

On aura compris la vigueur de la mise en scène de Marcel Bluwal, baignant dans les lumières de Rouveyrollis. Avec une sorte de stupéfaction devant la beauté du décor de Catherine Bluwal, un champ de ruines planté de hautes colonnes à la Nuremberg, dignes du gigantisme de Speer et d'Arno Brecker. Un spectacle fort.

Bernard Thomas