
Deux interprètes exceptionnels
A TORTS ET À RAISONS
de Ronald Harwood
Avec Michel Bouquet, Claude
Brasseur, Fabrice Eberhard.
Resté en Allemagne sous
Hitler, le mythique chef d'orchestre Furtwângler était-il un nazi ? Une pièce
britannique évoque son procès pour poser le problème de l'art et de la
politique.
Théâtre Montparnasse,
01.43.22.77.74.
Berlin,
1946. Un bureau modeste, mal chauffé par un vieux poêle, sur fond de décombres
noircis. C'est celui d'un commandant de l'armée américaine, l'un des juges
instructeurs d'un tribunal de dénazification. Une jeune (et " bonne
". son père fut l'un des membres du complot contre Hitler) Allemande et un
lieutenant américain d'origine allemande dont les parents sont morts en déportation
le secondent. Au terme d'une longue enquête. il va, enfin, recevoir le "
gros poisson " qu'il veut confondre : Wilhelm Furtwängler... Après le
succès, l'an dernier, de "Copenhague ", qui réunissait deux prix
Nobel de physique, l'un collaborateur des Alliés, l'autre des Allemands, le théâtre
Montparnasse retrouve les années noires de la dernière guerre et les
dialoguesconfrontations. La formule a fait ses preuves. Elle fait encore mouche,
car le sujet est passionnant. et les interprètes prodigieux.
Un
volet de l'instruction
Wilhelm
Furtwängler, né en 1886. était considéré comme le plus grand chef
d'orchestre du monde (avec peut-être Toscanini) quand Hitler a pris le pouvoir.
II est resté à Berlin quand d'autres, Klemperer, Bruno Walter, juifs on
non-juifs, ont quitté l'Allemagne nazie. Jouant, comment ne pas dès lors faire
autrement, pour tous les hauts dignitaires du régime. Mais aidant certains de
ses musiciens juifs à échapper à leur emprise. Et ne se souciant, c'est en
tout cas l'essentiel de sa défense, que de la musique. Après la guerre, il a
comparu devant un tribunal de dénazification. Le procès. conduit à Berlin par
des Allemands, a disculpé le musicien qui a repris une carrière internationale
jusqu'à sa mort en 1954 mais en a toujours gardé une blessure au coeur. C'est
un volet de l'instruction que Ronald Harwood, dont on a vu déjà " L'Habilleur
" et. avec Laurent Terzieff, " Temps contre-temps ", imagine. En
opposant au chef d'orchestre un homme simple encore bouleversé par ce qu'il a
lui-même découvert à Bergen-Belsen. et que la stature artistique du maître
laisse de marbre : assureur dans le civil, préférant le jazz à Beethoven, le
commandant américain s'est juré tout simplement de confondre celui qui pour
lui représente l'impardonnable caution artistique d'un régime abominable...
Habilement introduit par l'audition, d'abord, du deuxième violon de l'orchestre
de Berlin. un homme couard et opportuniste prêt à toutes les trahisons, le débat
oppose, donc, sur fond de symphonies de Beethoven dont on entend quelques
mesures sublimes évidemment dirigées par Wilhelm Furtwängler l'Américain
teigneux. peu cultivé, bardé de certitudes, et l'Allemand hautain, raffiné, sûr
de son art et tout entier habité par lui.
A-t-il
été membre du parti nazi? Etait-il proche de Goering et de Goebbels ? A-t-il
été célébrer l'anniversaire de Hitler ? A toutes les dénégations lasses de
l'accusé, l'officier interrogateur oppose une obstination rageuse, pavoisant
quand arrive un début de preuve, s'indignant quand se dessinent des témoignages
à décharge. Harcelé, le maître semble à peine ébranlé. II aimait son
pays, il ne s'est jamais impliqué dans la politique, il voulait, simplement,
apporter le réconfort de la musique à un peuple qui souffrait...
Une
mise en scène nerveuse
La
pièce ne juge pas. A chacun. ensuite, de continuer de délibérer... Pour être
tout à fait franc, d'ailleurs. le débat est parfois un peu décevant. Ronald
Hartwood, qui à l'évidence a voulu le rendre très accessible. s'attache plus
aux petites choses qu'au fond. Mais cela n'a guère d'importance quand le
dialogue est servi, dans une mise en scène nerveuse, efficace, de Marcel Bluwal,
par Claude Brasseur et Michel Bouquet. Du premier, sur scène tout au long de la
soirée, on savait déjà (fit notamment pour l'avoir vu, sur la même scène,
en Fouché dans Le Souper et en Napoléon dans La
Dernière Salve de Jean-Claude Brisville) la formidable présence, mais
on sera, ici, stupéfait par une force, une rage comme décuplée. Du second, on
a déjà tout dit. et lon ne peut que se répéter : tout intériorisé, d'un
calme olympien en apparence mais laissant entendre par d'imperceptibles frémissements,
pincements de lèvres, cillements de paupière, la fureur, l'humiliation, à
peine peut-être, aussi, l'ombre imperceptible du doute, il donne une nouvelle
grande leçon de théâtre. On est heureux de la suivre !
ANNIE
COPPERMANN