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"A torts et à raisons" de Ronald Harwood

Un éblouissement

Au moment où Hitler devient chancelier d'Allemagne, en 1933, Wilhelm Furtwängler (1886-1954) est au sommet de son art : aucun chef, hormis peut-être Toscanini, ne peut contester sa suprématie. Les opposants, les juifs sont exclus de la vie publique. Klemperer, Bruno Walter et tant d'autres quittent l'Allemagne. Furtwàngler, lui, décide de rester. S'il défend publiquement les musiciens juifs et avant-gardistes, il sera néanmoins couvert d'honneurs par le régime et deviendra “ l'une des principales figures de la politique culturelle nazie" (1).

A-t-il eu des sympathies pour le Führer malgré ses dénégations ou bien a-t-il cru possible de résister de l'intérieur, grâce à la musique, à l'abjection d'État ? Est-il un mystique égaré, un patriote dupé ou un opportuniste, seulement soucieux de sa gloire ? N'était-il pas aussi jaloux du jeune Herbert von Karajan, hyperdoué et membre avoué du parti nazi ? Et que faut-il retenir de l'homme : sa vision transcendantale de l'art ou ses ambiguïtés ?

La pièce - passionnante ! - de Ronald Harwood, qui instruit le procès, semble conclure que la faute de Furtwängler ne relève pas de la justice des hommes : elle a le mérite de problématiser un cas tout en laissant chacun libre de son jugement. Au risque de lasser, il faut redire que Michel Bouquet a du génie - il est la force, l'humilité, l'instinct. Furtwängler est un être à part, lui aussi. On voit un homme habité, recueilli, au plus intime de ce qu'il rêve, et qui soudain sort de lui-même. Dès qu'il paraît, sur scène, il est seul ou bien est-ce son personnage, harcelé par un officier américain illettré et revanchard, qui suscite autour de lui un désert et qui manifeste cet isolement - éclatant, immédiat, tragique-dans la supériorité ?

Souvent, chez le comédien français, l'intelligence est suprême ; les lèvres et les yeux et la bouche, malgré la licence qu'ils se donnent, sont esclaves de la pensée. Bouquet se hisse quelques degrés au-dessus : il traduit des émotions violentes et profondes ; il produit des silences qui sont des abîmes, des hurlements muets. Mais, même quand il nous bouleverse, il ne nous prive pas de raison. Jamais Bouquet ne s'aveugle, même si son personnage l'atterre. Sa mémoire, son coeur, retient les formes avec fidélité, transmet chaque émoi à la faculté qui discerne, et qui est impatiente d'éprouver, de connaître. De l'intelligence ? Oui, mais la plus téméraire, la plus imprévue qui soit, si perçante et si fine qu'elle passe au travers de la douleur et qu'elle éclaire comme une torche des recoins insoupçonnés de l'âme. Un éblouissement.

La pièce de Ronald Harwood (en anglais “ Taking Sides ”) a été créée en Angleterre par Harold Pinter. Elle nous est présentée à Paris, dans une mise en scène de Marcel Bluwal et une traduction de Dominique Hollier, avec Claude Brasseur, Fabrice Eberhard, Geno Lechner, Beata Nilska et François Feroleto, qui sont tous très bons. Décor splendide de Catherine Bluwal. Les Anglais appellent cela " a well made play ". Je vous jure que c'est un métier comme de fabriquer une pendule.

Frédéric FERNEY

(1) On lira avec profit, sur ce sujet, l'essai magistral d'Esteban Buch, La Neuvième de Beethoven : une histoire politique (Gallimard, 1999), en particulier le chapitre X intitulé Beethoven Führer.