
Michel
Bouquet, l'art de l'impénétrable
Dans
" A torts et à raisons " de Ronald Harwood, Michel Bouquet interprète
le rôle du grand chef d'orchestre allemand Wilhelm Furtwängler. Un artiste qui
avait placé la musique au-dessus de tout, quitte à cautionner, malgré lui, le
régime nazi, ce qu'on lui reprochera après la guerre. Face à un Américain
borné et inculte qui veut lui faire endosser b responsabilité de l'Holocauste,
il tente de faire comprendre sa position. Michel Bouquet y est d'une ambigüité
troublante.
Quelles
difficultés y a-t-il à jouer un personnage si proche de nos mémoires ?
II
faut d'abord essayer de ne pas le jouer. D'être vide, de façon qu'il vienne
avec ses propos. La figure de Furtwàngler dans la pièce opère comme un
glacis. Elle arrête quelque part la fiction pour se conformer à la réalité
d'un message, d'une position, d'un destin. On est devant une autre morale, en
dehors du pour ou du contre. Furtwàngler défend une position d'élitisme. On
ne peut pas être élitiste hors morale.
Comment
se glisse-t-on dans un tel personnage ?
On
attend qu'il vienne. D'habitude, en répétition, je mets mon grain de sel, je
caricature pour après arriver petit à petit à la vérité. Cette vérité
imprime au spectateur le sentiment d'une existence particulière. Tandis que là,
non ! C'est autre chose. L'important, c'est de réfléchir. L'art de l'acteur,
c'est de préparer par la réflexion la possibilité d'une sensation. Réfléchir
à la forme et se conformer au maximum à ce qui est nécessaire pour que la pièce
vive. Là, en l'occurrence, c'était cette figure glacée, impénétrable, arrêtée,
qui m'a paru être tout à fait intéressante pour l'acteur.
On
a l'impression qu'il y a une grande complicité entre vous et le personnage
lorsque vous parlez du pouvoir de l'art ?
Moi,
je ne sais pas. Je me fais tout petit. J'essaie d'être le plus sobre possible
pour ne pas commettre d'erreur, d'être totalement à l'écoute du personnage.
L'art de l'acteur, c'est d'enlever, plutôt que de rajouter. Je comprends très
bien ce qui est arrivé à Furtwàngler. C'est un vrai Germanique hanté par la
mythologie de son pays dont on s'est servi idéologiquement.
Cela
pose quand même le problème de l'engagement de l'artiste.
Ça,
c'est le renversement de l'histoire. Shakespeare l'a merveilleusement montré.
Quand l'histoire se retourne, elle salit tout l'entourage, l'humilie, exerce un
pouvoir de démolition par les faits qui rend toute destinée fragile par
rapport à elle.
Alors,
où peut se situer l'artiste ?
II
est impossible d'être honnête en accréditant une politique, quelle qu'elle
soit. On n'est pas au courant, on n'a pas les dossiers, alors comment
voulez-vous que je parle ? Le fait d'afficher une position politique, ce n'est
pas prudent. C'est même extrêmement dangereux dans la mesure où l'on connaît
les tenants et pas les aboutissants. On ne sait pas ce que l'histoire va faire
de cette politique. Elle va ridiculiser ou condamner toute une série de gens
qui seront d'une bonne foi absolue et totale dans leur prise de position. Je ne
pense pas que le commun des mortels puisse influencer l'histoire.
Pourtant
nous sommes dans une époque où l'artiste s'engage. Voyez les sans-papiers...
C'est
une inprudence. Mais il est difficile d'avoir une opinion là-dessus. La
souffrance avec certaines décisions qui sont prises me fait suffisamment mai
pour que je m'en mêle encore davantage.
A
quoi sert le comédien ?
II
est là pour représenter l'homme, pas pour avoir un avis, pour montrer comment
l'on souffre ou l'on est heureux. II n'est pas là pour être un maître à
penser, mais témoigner de l'être humain dans sa chair et dans ses émotions.
C'est ce qui me parait miraculeux dans le métier d'acteur.
Propos
recueillis par Jean-Louis PINTE