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A torts et à raisons

de Ronald Harwood.  
Mise en scène de Marcel Blüwal.

*** Lui, est agent d'assurances, spécialiste du contentieux, formé au repérage des escroqueries. Autant dire qu'il s'y connaît en coups tordus. II n'a jamais rencontré de chef d'orchestre, si ce n'est ce Dix Dixon, qui dirigeait une petite formation de jazz dans le Michigan. Pas mauvais, mais pas très bon non plus. Le nom de Furtwängler ne lui dit rien, pas plus que celui de Toscanini. II n'a jamais écouté une symphonie de Beethoven jusqu'au bout. C'est pour cela qu'on l’a choisi. Car Arnold est commandant de (armée américaine, en occupation en Allemagne. II est chargé d'une mission d'instruction, dans le cadre de la “ dénazification ” du pays: celle de préparer le procès du “ grand chef de clique ”, qui s'est vautré dans la boue aux côtés des nazis.

L'autre, est une légende vivante, le plus grand chef du siècle. C'est Wilhelm Furtwängler. Au moment où Hitler a pris le pouvoir, en 1933, il a protesté contre l'expulsion des musiciens juifs. Mais il n'a pas choisi de les suivre en exil. Il n'a certes jamais adhéré au parti national-socialiste, il a vite démissionné de toute fonction officielle, il n'a cessé, tout au long de la guerre, d'apporter son aide et son secours aux Juifs persécutés par le régime, mais voilà: il a choisi de rester malgré tout dans son pays et de continuer à y diriger la Philharmonie de Berlin. Parce que, estimait-il, “ dans l’Allemagne de Himmler ”, il fallait que l'on continuât à jouer Beethoven ou Brückner. Parce que, soumis à une dictature policière, enfermé dans une logique de guerre totale, “ jamais un peuple n'en avait eu autant besoin ”.  

Reste qu'il a été utilisé malgré lui par les nazis. Comme une illustration vivante de la supériorité de (Allemagne sur tous les autres peuples. II doit en répondre aujourd'hui, frappé d'une interdiction de se produire en public tant qu'il n'aura pas été blanchi.

De ce face-à-face, le Britannique Ronald Harwood aurait pu faire une charge moralisatrice : la démystification des grands hommes est l'un des sports favoris d'une certaine caste intellectuelle, et l'époque se prête aux dénonciations vigoureuses des compromissions de ceux qui ont connu les années terribles de la guerre par ceux qui les ont vécues dans les livres et s'acquièrent, à les condamner, des médailles de la Résistance au meilleur prix. N'ayons pas peur de dire, c'est si rare, qu'il en a tiré un chef-d'oeuvre. Par la vérité que, servi ici par (humanité bougonne de Claude Brasseur, et (intensité inouïe de la tension intérieure qui habite Michel Bouquet dans le rôle du chef d'orchestre, il a su donner à ses personnages, en se gardant de faire d'eux les porte-parole désincarnés d'une thèse réductrice.  

Par la hauteur de vue, la liberté de ton, le refus des mots d'ordre que manifeste sa réflexion sur les rapports ambigus de l'art et de la politique, les frontières mouvantes de la lâcheté et du courage, de la liberté et de la servitude, les cas de conscience que peut poser à un patriote la défiguration de son pays par un régime politique qui en est indigne, les simplifications qu'entraîne la reconstitution a posteriori de l'Histoire, la difficulté qu'il y a à juger les attitudes qu'ont prises les contemporains d'une guerre ou d'une tyrannie qu'on n'a soi-même pas connues. Par le caractère vertigineux, surtout, des aperçus qu'il ouvre sur le grand affrontement de la civilisation et de la barbarie.  

“ J'ai essayé de défendre la vie spirituelle de mon peuple contre une idéologie mauvaise. Je ne me suis pas opposé ouvertement au parti parce que je me disais que ce n'était pas mon rôle, fait-il dire à Wilhelm Furtwângler. Je sais qu'une seule interprétation d'un grand chef-d’oeuvre était, bien mieux que les mots, la négation violente, la négation vitale de l'esprit de Büchenwald et dAuschwitz. Partout où l'on joue Wagner et Beethoven, les hommes sont libres. La musique les transporte vers des contrées où les tortionnaires et les assassins n'ont plus le pouvoir de faire le mal.  

Plaidoyer pro domo d'un musicien perdu dans la chimère d'un art affranchi des orages du siècle ? Bien plutôt mise en garde devant les désastres que peut engendrer, aussi, l'hégémonie d'une morale simplificatrice, qui aurait perdu de vue la place que tient la beauté dans l'Histoire.  

“ Quel monde allez vous fabriquer ? demande Furtwângler à son accusateur au moment même où celui-ci croit l'avoir confondu en lui décrivant les cauchemars qui le hantent depuis la découverte de l'horreur des camps de la mort. Est ce que, vraiment, vous ne comprenez pas le pouvoir de l'art quand il s'agit de transmettre la beauté, et la douleur, et la jubilation ? Ne croyez-vous pas que la musique, en particulier, transcende le langage et les barrières nationales pour parler directement à l'esprit de l'homme ? Si vous croyez vraiment, honnêtement, que la seule réalité est le monde matériel, alors, il ne vous restera plus rien qu'une fange immonde, plus nauséabonde encore que la puanteur qui infecte vos nuits... ”  

Qu'un tel texte ait pu être monté aujourd'hui, dans l'un des plus beaux théâtres de Paris, et mis en scène avec une rare finesse dans un décor superbe, suffirait à faire sans conteste de ce spectacle l'événement de la rentrée théâtrale. Qu'il bénéficie, en Michel Bouquet, du concours d'un comédien de génie, fait de la soirée un moment de bonheur qui tient du miracle.

 Michel De Jaeghere