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France TGV

A la U n e "A torts et à raisons" est l'un des événements théâtraux de la rentrée.  
Un choc entre deux monstres sacrés, Michel Bouquet et Claude Brasseur. Deux acteurs opposés sur scène..., mais aussi dans la conception de leurs personnages. Entretiens croisés.

L'événement de cette rentrée théâtrale s'inspire d'une histoire vraie: celle du célèbre chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler, accusé de complicité avec le régime nazi par les Alliés pour avoir continué à diriger l'orchestre philarmonique de Berlin dans l'Allemagne d'Hitler. Traîné devant un tribunal de dénazification, il sera finalement relâché, faute de preuves suffisantes. Mais le soupçon pèsera malgré tout jusqu'à sa mort, en 1954. Dans le rôle de (artiste sali: Michel Bouquet. Dans celui de l'accusation: Claude Brasseur, commandant américain chargé d'établir la culpabilité de Furtwängler. Un face-à-face impitoyable, pour une oeuvre passionnante, à la fois suspense psychologique, réflexion sur l'art face au drame de la Shoah et tableau d'une Allemagne en pleine année zéro. Interview des deux têtes d'affiche. 

 

Quelles impressions retirez-vous des premières représentations de la pièce ?

 

Claude Brasseur : Je crois que nous tenons quelque chose de tout à fait exceptionnel. Les deux symptômes d'un gros succès sont réunis: la salle est déjà archicomble, alors que le "gros" de la promotion n'est pas encore passé, et le public est heureux. L'autre soir, nous avons eu 21 rappels... De toute ma carrière, je n'avais jamais vu cela.

 

Quelles sont les traits de caractère de votre personnage ?

 

C. B.: C'est un officier anonyme de tannée américaine, qui a été choisi par ses supérieurs pour une raison précise : au cours de sa première mission en Europe, il est entré dans les camps de concentration et y a tout vu. Les fours crématoires, les montagnes de cadavres, l'odeur de la chair brûlée... Autant de visions synonymes de traumatismes, qui provoquent en lui une haine abominable, une véritable obsession.

 

A-t-il vraiment existé ?

 

C. B. : Non, seul le personnage de Michel Bouquet est historique.

 

Avez-vous fait appel à des sentiments personnels pour exprimer le traumatisme d'Arnold et sa hargne vis-à-vis de Furtwängler ?   

C. B. : On est obligé... Pendant les répétitions, Michel Bouquet m'a dit une chose qui m'a frappé : "Il est nécessaire pour les acteurs de cette pièce d'être totalement impliqués par leur personnage." Pour autant, ces sentiments ne doivent pas être exprimés. Un acteur doit garder en lui ses motivations intimes. C'est d'ailleurs pour cela qu'il est dangereux de donner des interviews...

 

Vous étiez enfant sous l'Occupation, quels souvenirs en gardez-vous ?

 

C. B.: Mon père a fait la guerre et ma mère était résistante. Je me souviens que tout le monde parlait des Allemands comme Arnold... C'était les "boches" : personne ne faisait le tri entre les nazis et les autres. Comme j'ai été élevé dans cet esprit, il est vrai qu'aujourd'hui, le mot "Allemand" n'a pas le même retentissement pour moi que le terme "Italien"...

 

C'est-à-dire ?

 

C. B. : Je n'ai aucun ressentiment par rapport au peuple allemand, mais je me pose la question de savoir si le nazisme aurait pu naître ailleurs qu'en Allemagne. Et je pense que non.

 

Vous avez fait votre scolarité à la congrégation des Oratoriens. Vous êtes catholique pratiquant ?

 

C. B.: Oui.

 

Avez-vous éprouvé une certaine rancoeur contre le silence de l’Eglise durant les exactions nazies ?

 

C. B.: Oui, bien sûr, j'ai de la rancoeur... Mais je n'ai pas vraiment puisé là-dedans pour composerArnold,je reste assez distant vis-à-vis de l'Eglise. De nombreuses questions m'opposent à elle la position peu courageuse de Pie XII pendant la guerre, par exemple, ou encore, aujourd'hui, celle de Jean-Paul II sur l'avortement... Je suis catholique, mais d'une façon très personnelle.

 

Selon vous, Furtwängler était-il innocent ?

 

C. B.: La question reste posée. Mais en restant en Allemagne, il a tout de même vécu dans un très grand confort... Je crois qu'il était soupçonnable. Comme je vous l'ai dit, je n'aurais jamais pu incarner le commandant Arnold si je n'avais pas souscrit à son interprétation des faits. Pour reprendre l'expression d'Arnold : en restant, Furtwängler était le slogan publicitaire des nazis. Il leur permettait de dire : "Voilà ce que nous produisons : l'un des plus grands chefs d'orchestre du monde."

 

Michel Bouquet est-il d'accord ? En discutez-vous ?

 

C. B. : Non, et la confrontation ne dépasse pas le cadre du théâtre. Une fois le rideau baissé, je rentre chez moi. C'est une pièce très fatigante.

 

Qu'est-ce qui vous a séduit dans cette pièce ?

 

Michel Bouquet: C'est une pièce admirablement écrite, où les personnages sont magnifiques de justesse, les caractères complètement différents, les cultures opposées les unes aux autres. C'est aussi le tableau d'un Berlin en ruine, de l'écrasement d'un pays et de la misère de son peuple à la fco de la guerre. Je trouve aussi l'aspect moral de la pièce formidable. Elle montre les dangers de l'amalgame, du jugement: même si toutes les raisons furent rassemblées pour que Furtwängler ne soit pas jugé, il est sorti de cette histoire dégradé et, passez-moi l'expression, couvert de merde. Et ne s'en est jamais remis.

 

La pièce fonctionne sur le mode du suspense Furtwängler est-il coupable, ou non...

 

M. B.: J'y retrouve un plaisir similaire à celui que l'on peut avoir en regardant un film d'Hitchcock, avec cette même attention portée aux destins des personnages.A torts et à raisons se rapproche aussi du théâtre shakespearien, en traitant du renversement de l'histoire, une vague de quinze mètres de haut qui déferle sur les personnages, les happe et les rejette...

 

A-t-on jamais su le fin mot sur Furtwängler ?

 

M. B.: Non, jamais. Son procès en dénazification n'a pas eu lieu. Malgré l'obstination des Américains, il n'y avait pas de preuves suffisantes...

 

Connaissiez-vous Furtwängler avant de l'incarner ?

 

M. B. : Bien entendu. J'ai souvent écouté des disques qu'il dirigeait, c'est même l'un de mes chefs d'orchestre préférés. II était celui qui mettait le mieux en avant le côté poète de Wagner... Parsifal, par Furtwängler reste inégalable.

 

Selon vous, il est innocent ?

 

M. B. : Je pense qu'il n'a jamais été complice du nazisme. Cet homme était totalement inhibé dans son travail. Il croyait sincèrement à la neutralité de la musique. Cela peut paraître scandaleux, mais il ne vivait que pour son métier. C'est aussi pour cela que toute cette histoire paraît invraisemblable. II vivait dans une bulle, et ne s'intéressait pas du tout à la politique...

 

Pensez-vous, comme lui, que l'art doit toujours être séparé de la politique ?

 

M. B. : Oui. Et je suis très choqué quand je vois des acteurs donner leur opinion. Comment feront-ils s'ils sont amenés, un jour ou l'autre, à endosser la peau d'un homme politique opposé à leurs convictions publiques ?

 

Vous êtes-vous demandé ce que vous auriez fait à la place de Furtwängler ?

 

M. B. : Oui (un silence)... A sa place, je n'aurais pas pu rester en Allemagne. J'ai vécu cette période, l'atmosphère devenait irrespirable. En ce qui me concerne, si j'avais eu un ou deux ans de plus, je pense que je serais parti de France ou rentré dans la Résistance (Michel Bouquet avait 15 ans en 1940 NDLR). J'arrivais à la date fatidique pour le STO (Service du travail obligatoire) et j'aurais tout fait pour ne pas le faire...

 

Selon vous, est-il nécessaire, cinquante  ans après, de juger Maurice Papon ?

 

M. B.: J'ai suivi son procès et me suis demandé pourquoi il arrivait si tard, ce que cela pouvait cacher. En fait. je ne peux pas vous répondre. Cela m'a paru... (long silence) bizarre. Comme le procès, justifié, fait à Pétain... pour finalement l'envoyer à l'île d'Yeu ! Il fallait le tuer ou le laisser tranquille.

 

En quoi cette période a-t-elle laissé des traces chez vous ?

 

M. B : J'ai hérité de la guerre une méfiance envers la politique. Je ne vote plus depuis quinze ans, mes seules vraies convictions sont artistiques. En réalité, je suis dépassé par le monde d'aujourd'hui. Quand on me parle de mondialisation, d'Europe fédéraliste, cela me fait peur. Et quand je vois ces concerts rock où des centaines de jeunes lèvent les bras et font la hola, je suis terrifié !

 

Le théâtre est votre bulle...  

M. B. : Tout à fait.

 

Entretiens Philippe Guedj