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Théâtre Maestro
Bouquet
À torts et à raisons
Michel Bouquet triomphe dans
la pièce du Britannique Ronald Harwood, où il incarne le chef d'orchestre
Furtwängler, accusé à tort ou à raison de compromission avec le régime
nazi. L'immense comédien lui prête toute sa force d'incarnation.
par Laurent Dandrieu
Il arrive tardivement dans la
pièce, comme Tartuffe, mais plus encore que la pièce de Molière autour du
mystificateur d'Orgon elle tourne entièrement autour de lui. Lui, c'est Michel
Bouquet, alias Wilhelm Furtwängler, l'un des plus grands chefs d'orchestre du
siècle. Ce n'est pas faire injure à Claude Brasseur, qui l'affronte dans cette
pièce à cinq personnages qui se résume pourtant à un duel, que de dire que
Furtwängler-Bouquet domine cet affrontement, non seulement parce que la stature
de son personnage domine largement celle de son adversaire, mais aussi parce que
Michel Bouquet élève l'art de l'acteur en des sphères si élevées que ses
confrères, sans doute, ne pourraient guère y respirer. A torts ou à raisons,
la nouvelle pièce du Britannique Ronald Harwood, lui permet une nouvelle fois
de faire montre de son impressionnante maîtrise. Nous sommes en 1946. Le
commandant américain Steve Arnold (Claude Brasseur) est chargé d'instruire le
dossier pour la comparution de Furtwängler devant le tribunal de dénazification
organisé par les Alliés. Le chef prestigieux n'a jamais adhéré au parti
nazi, on ne lui connaît aucune manifestation de sympathie pour le régime hitlérien,
il a même aidé nombre de juifs à fuir la persécution: on lui reproche
pourtant d'être resté jusqu'à la fin à la tête de la Philharmonie de
Berlin, où sa présence prestigieuse a pu être récupérée par la propagande.
Arnold a été choisi pour son incompétence : ignorant tout de la musique
classique et de Furtwängler, il est comme ces critiques qui ne lisent pas les
livres dont ils parlent pour ne pas se laisser influencer.
Un juge choisi pour son
incompétence
Alors
que ses assistants, qui ont souffert de la barbarie nazie, sont pleins
d'indulgence pour le maître en raison de son génie, Arnold représente l'intégrisme
moral qui ne veut rien savoir des causes ni des circonstances, et pour qui le
code de bonne conduite est un code pénal qu'il entend l'imposer à tous au nom
de la certitude de sa propre pureté. Et puis, chez le médiocre agent
d'assurances, il y a la volonté souterraine d'humilier le génie, de lui
prouver que les hommes sont tous les mêmes, avec les mêmes bassesses et les mêmes
lâchetés, et que le génie ne rend pas meilleur; comme il y a chez l'Amérique
victorieuse le désir secret de rabaisser le vieux monde, de montrer que sa prétendue
supériorité historique et culturelle est avant tout une supériorité dans la
corruption. Entre l'artiste de haute et vieille culture et l'amateur de dixie,
la lutte pourrait paraître inégale si, chez l'Américain. la tranquille
certitude de son bon droit né suppléait à la faiblesse de l'argumentation.
Furtwängler mobiliser toutes les ressources de son intelligence pour expliquer
sa conception de l'autonomie absolue de l'art par rapport à la politique, du
besoin de ne pas laisser les seuls nazis incarner l'âme allemande de la nécessité
absolue de défendre la beauté dans un pays livré aux forces du mal, rien n'y
fait : Arnold ne veut retenir que le fait que sa position a entraîné Furtwängler
à jouer, ne fût-ce qu'une fois, devant Hitler.
Séparer l'art de la
politique
Eternel débat entre ceux qui
veulent continuer à servir la civilisation, même meurtrie, et ceux qui la préfèrent
morte qu'impure. Si Michel Bouquet est si convaincant dans son plaidoyer, c'est,
en plus de son formidable talent, sans doute aussi qu'il " partage lu
profession de foi de Furtwängler : il faut séparer l'art et la politique,
dit-il. Pourquoi un artiste serait-il responsable des crimes politiques ? De
plus, la pièce insiste sur le caractère forcené de l'accusation. Furtwängler
refuse l'amalgame réalisé par les Américains. Tout le peuple allemand dans
son entier n'est pas coupable des atrocités nazies. " Certes, la pièce de
Ronald Harwood n'est pas un chef-duvre littéraire et souffre un peu de la
gratuité qui frappe les spectacles dont le seul nud dramatique est le
dialogue de sourds de deux points de vue inconciliables. Mais elle est
construite avec une rare habileté, et l'intensité du débat la rend malgré
ses défauts passionnante à suivre. Claude Brasseur met au service de son
personnage son humanité fatiguée. Mais, surtout, il ne faut manquer sous aucun
prétexte le récital du maestro Bouquet. Il atteint une telle perfection dans
son art qu'on se dit que, comme on réécoute avec religion, cinquante ans après,
les enregistrements de Furtwängler, on en fera autant plus tard de ceux de
Bouquet. Autant profiter de ce miracle de l'incarnation théâtrale auquel il
nous donne, chaque soir, d'assister.
Théâtre Montparnasse,
01-43-22-77-74.