|
En guise d’avant propos
Pourquoi seul en scène ?
Dans mon esprit ça ne traduit pas un égocentrisme, mais plutôt le souci de
rendre scénique une œuvre destinée, à l’origine, à la lecture. Dans l’intention
de la dégager de la contrainte du livre etn par la même occasion, libérer le
lecteur de sa solitude. Toutefois le propos n’est pas d’élaborer une œuvre
originale en s’inspirant d’une œuvre romancée, de composer des scènes, de créer
des personnages avec des dialogues. Il s’agit de rendre sensible et sonore, à
l’aide d’une seule voix, l’effervescence d’un récit que la lecture silencieuse
ne fait que suggérer.
Un tel projet nécessite un long travail de préparation. Veiller à ne pas perdre
la ligne directrice de l’histoire, ne rien négliger de l’essentiel et procéder
peu à peu, par élimination, à une recomposition de l’ouvrage en privilégiant
tous les éléments susceptibles de maintenir l’intérêt, la curiosité et si
possible le plaisir du public. Il y a quelques années, j’avais eu la possibilité
d’expérimenter ce procédé de spectacle à une voix à la Comédie-Française.
J’avais proposé deux montages d’une heure chacun. Le premier était composé de
poèmes de Mallarmé, le second de textes d’Alphonse Daudet. Le succès m’a donné
l’envie de tenter une aventure semblable avec les textes d’un auteur mythique à
qui je dois, par la lecture, de nombreuses heures de bonheur : M. Proust.
Pourquoi Proust ?
J’ai commencé à lire La Recherche, voilà plus de cinquante ans, j’avais tout de
suite été séduit par la richesse, la surprenante et torturante générosité de ce
texte aux prolongements infinis. J’ai été ébloui par la virtuosité de cet auteur
habile à présenter les caractères généraux d’un événement, puis à en démonter
astucieusement tous les rouages, à en décrire les différents lieux, les
différents personnages ; puis peu à peu à se livrer à une analyse dense,
subtile, approfondie de leurs mobiles, de leurs pulsions, de leurs sensations et
de leurs sentiments.
A l’époque j’avais déjà senti, deviné la qualité musicale de ce texte. Il
m’était arrivé, au cours d’une lecture commencée dans le silence, d’élever peu à
peu la voix et de découvrir combien les vibrations sonores profitaient aux
sinueux méandres de cette fluviale pensée.
Après avoir parcouru avec attention Du côté de chez Swann, A l’ombre d’une jeune
fille en fleurs, Le côté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe, je me suis rendu à
l’évidence que la partie qui serait la plus séduisante pour le public et sans
doute aussi la plus connue de lui était Du côté de chez Swann. Ce roman
constitue le début de l’histoire. Il contient tous les thèmes importants de
l’œuvre. Celui de la mémoire, celui de l’enfance, celui de l’amour. On assiste à
l’éveil d’un être, à ses rapports avec ses parents, avec des domestiques, avec
des amis. L’âge des découvertes. La découverte des sensations, de la beauté, de
la joie, du bonheur et aussi de la douleur. Et la plongée dans cette abondante
mémoire ressuscite une farandole de personnages savoureux, typiques, cocasses
dont se sert l’auteur pour brosser le tableau d’une société complexe, redoutable
et vaine, mais que le récit à haute voix permet de faire revivre avec ses
défauts, ses rythmes, ses finesses, sa malice et sa vulgarité.
La difficulté a été de se soumettre à une douloureuses contraints, afin de
choisir les passages indispensables, de s’obliger à sacrifier de nombreuses et
merveilleuses pages au profit d’un spectacle dont la densité ne peut toutefois
excéder une certaine durée.
Jacques Sereys
|
|

Jacques SEREYS
|