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La boutique au coin de la
rue
(Le coin rêvé) Cest une étrange aventure
qui a abouti à cette pièce délicieuse, fondante comme une pêche confite,
enlevée comme une comédie américaine des bons millésimes davant-guerre :
fruit de la collaboration de lancienne journaliste à « LExpress »
Evelyne Fallot et le cinéaste Jean-Jacques Zilbermann qui en assure aussi
la mise en scène, elle est adaptée dun des films les plus célèbres
dErnst Lubitsch, « The shop around the corner », lui-même tiré dune
pièce de théâtre de lauteur hongrois moins connu Miklos Laszlo, « La
parfumerie ». Aucune vedette fracassante ici, à la James Stewart ou à la
Margaret Sullivan, même si la séduction de Samuel Labarthe et son charme
dégingandé lui ont taillé, de Tchekov en Tennesse Williams et de Jérôme
Savary en Jean-Marie Besset, une place en haut des affiches. Ou si la
craquante Florence Pernel a conquis sa toque de vedette grâce aux dix-sept
épisodes de la série « Le juge est une femme ».
La voilà donc, dans la Budapest des années 1930, jeune fille au chômage,
qui bouscule tous les usages pour se faire embaucher comme vendeuse dans
la librairie du tyrannique Monsieur Matuscek. Elle réussit même à vendre à
un prix exorbitant à une cliente râleuse un absurde exemplaire de « Guerre
et Paix » transformé en boîte à cigares musicale, qui joue « Otchi
Tchornya » quand on louvre. Ce qui vexe beaucoup le premier vendeur,
Kralik, Labarthe justement, chouhou du vieux grigou juif toujours prêt à
se venger sur ses employés des aigreurs destomac dues à ses déboires
conjugaux : un rôle en or pour le talentueux et tendre Wojtek Pszoniak.
En cette veille de fêtes, elle sintègre à la boutique et à ses intrigues
entre Pirovitch (Jean-François Derek), le confident de Kralik, Vadas le
faux-jeton (Manuel Bonnet), Flora (Sylvie Huguel) la caissière à tête
dahurie, ou Pepi le garçon de courses souffre-douleur (Laurent
dAumale) : un monde qui sent le renfermé. Champ clos de toutes les
servilités, des petites délations, des abus de pouvoir infimes, des
minuscules lâchetés, de la flagornerie et de lopportunisme, sur fond de
peur et de solitude. Le décor tournant de Stéphanie Jarre, où évolue cette
comédie humaine peu reluisante, est une splendeur peuplée de livres reliés
jusquaux cintres, comme si la crasse des hommes devait senchâsser dans
les plus beaux chefs-duvre. Doù nous passons aux secrets du bureau du
patron, et à ceux surtout des rendez-vous manqués dans telle salle de
café. Lhumanité petite-bourgeoise se retrouve prise au piège, épinglée,
mise en boîte avec des fou-rires de bonheur, comme une collection de
papillons. Mais tout ce qui devait demeurer poussiéreux et égoïste
séclaire dun jour malicieux à la découverte que Klara et Kralik, qui
font profession de se détester, ont en commun un grand secret. Un rêve fou
né du hasard dune petite annonce entre « jeune fille moderne et
dynamique » et « jeune homme intelligent et sensible capable de lire sous
la surface des choses ».
Vont-ils, bon Dieu, réussir à tout se raconter ces deux beaux imbécile ?
Non, vraiment pas besoin de stars, chacun suffit à sa place minutieuse :
le pari était casse-gueule. Cest un enchantement.
B.Th. |