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Un miracle de fraîcheur
La critique de Frédéric Ferney
On pouvait craindre le pire quand on a en mémoire le souvenir du film
enchanté de Lubitsch (1940), avec James Stewart, plus gaffeur et
bredouillant que jamais, et la belle et ingénue Margaret Sullivan.
Truffaut, au temps des cahiers, et Woody Allen, en ont fait un film culte.
Peut-on rivaliser avec un souvenir, une icône, une mythologie en noir et
blanc ?
Oui, la preuve. Cest la meilleure surprise de la saison : le chef-duvre
est intact. La pièce du hongrois Miklos Laszlo, transposée au cinéma par
Ernst Lubitsch et son scénariste, Samson Raphael-son, nous revient dans
une adaptation dEvelyne Fallot et Jean-Jacques Zilbermann, intouchée par
le temps. Enfin, pas tout à fait.
Cest un monde disparu, discrètement irrigué par le yiddish et la culture
des juifs de Hongrie dans lentre-deux guerres, relayé par le cinéma
américain, qui ressuscite sous nos yeux. Rien de plus sentimental, et de
plus suranné que cette love story entre deus petits employés dune
librairie maroquinerie de Budapest. Ca finit bien. Rien de bas, aucun
cynisme. On sait bien quon a changé dépoque. A tout moment, on
risquerait de sombrer dans le culcul, le réchauffé, le pittoresque, la
nostalgie. Il nen est rien. Un miracle. De la légèreté, de la bonhomie,
de la tendresse. Un abrégé de lhumanité, quand elle sourit. Le décor de
Stéphanie Jarre, une sorte de manège, nous transporte de la boutique à la
rue, de la rue au café, sans aucune lourdeur ; il contribue, au contraire,
à donner du rythme, lallure dune ronde, au spectacle. Les comédiens,
dirigés par Jean-Jacques Zilbermann, sont tous sans exception accordés à
lhumour de cette comédie du bonheur saupoudrée de mélancolie.
Wojtek Pszoniak, dorigine polonaise, se retrouve un peu dans son jardin :
il se montre à la fois dur et fragile, bourru et doux, dans son rôle de
patriarche bafoué. Jean-François Derec, Laurent dAumale, Sylvie Huguel,
Manuel Bonnet, Annie Savarin semblent tout droit sortis dun album
dHergé, sans jamais sombrer dans lanecdote, la convention ou la parodie.
Quant à Samuel Labarthe et Florence Pernel, ils forment un couple
parfait : ils sont ébouriffants de charme, de candeur, de jeunesse.
En dépit de sentiments simples et dune psychologie rudimentaire, tous
sont vivants, stylisés mais vivants, comme des marionnettes dont les
tempes palpitent.
Jean-Jacques Zilbermann a réalisé son rêve et gagné son pari. On sort sur
un nuage, mystérieusement réconcilié avec la vie, amoureux du théâtre et
des hommes. |