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La boutique au coin de la rue

Il suffirait de dire : sans perdre un instant allez voir la boutique au coin de la rue, quels que soient votre âge, votre état de santé, votre niveau intellectuel et votre exigence en matière de théâtre. C’est en effet un petit miracle d’innocence, de gentillesse et d’humanité. On est là, nous, les vautours, à attendre le moment où ça va tomber dans la niaiserie praline, et le moment ne vient jamais, plus le temps passe et plus on mollit, et l’on sort de là complètement rafraîchi, léger comme la plume, et prêt à faire le bien sans se sentir idiot, tout en sachant au demeurant que ça ne durera pas. Qui a dit qu’on ne fait pas de bon théâtre avec de bons sentiments ?
 
Adapter une pièce d’un film lui-même adapté d’une pièce, ça paraît assez tordu. C’est pourtant de cela qu’il s’agit. Mais quel film ! Vous aviez sans doute vu le chef-d’œuvre de Lubitsch, au titre éponyme. La grande réussite de Jean-Jacques Zilbermann, metteur en scène de la pièce et, paradoxalement homme de cinéma davantage que de théâtre, est de nous faire oublier le film. Grâce à une adaptation très subtile, qu’il a écrite en collaboration avec Evelyne Fallot. Et surtout grâce à un très ingénieux décor en tournette superbement réalisé par Stéphanie Jarre. On ne dira jamais assez l’importance de ce décor, car il anime la comédie, il l’entraîne, il l’allège. Sans lui, elle tomberait sans doute dans un bavardage assez gnangnan. Voilà qui ouvre une réflexion : le décor comme élément déterminant, moteur, non seulement du rythme, mais de l’évolution de l’intrigue. Celle-ci rebondit dans l’envers du décor, ce qui n’est pas rare au théâtre, mais l’originalité est qu’ici on voit l’envers du décor. Très astucieux.
 
On neva pas vous raconter l’argument, puisque vous avez vu le film. On est dans la Budapest des années 30. Tout le pittoresque de l’Europe centrale d’avant-guerre : le Danube, les Yeux noirs, le vieux juif, galuska, paprika, strudel et compagnie. Et là-dessus une jolie histoire d’amour qui commence mal et finit bien. Les clichés les plus éculés, mais traduits avec une tendresse, une ironie et un tact exquis. Un conte de fées. Sans compter une jolie observation sociale.
Et c’est joué à la perfection. Les acteurs sont, eux aussi, enlevés par le décor. Comme les jouets d’une machinerie. Les pantins d’une délicieuse boîte à musique. Ah, Budapest ! Ne citons que Samuel Labarthe, solide et vulnérable à la fois, intelligent, touchant, et Florence Pernel, jolie poupée acidulée, et Wojtek Pszoniak dans sa rituelle et savoureuse composition de vieux renard au grand cœur, et Jean-François Derec, très juste…
 
En a-t-on assez dit ? C’est délicieux, quoi, désarmant.

Philippe TESSON